Article paru le 25 avril dans le journal Kompas et écrit par Jean Couteau : la solidarité Alsace-Extrême Orient continue de porter ses fruits

Marapu, allumettes et une tour renaissant de ses cendres

Lorsqu’on évoque la perturbation des traditions par la modernité, on oublie souvent des détails pourtant simples. Qui aurait cru que les méthodes modernes pour allumer un feu pouvaient avoir des conséquences aussi désastreuses pour tout le patrimoine architectural traditionnel ?

Dans les traditions anciennes, il n’y avait ni allumettes ni briquets. Le feu n’était pas une chose qui surgissait du bout des doigts, mais une force magique qu’il fallait nourrir pour qu’elle ne se déchaîne pas et reste disponible pour les besoins de la vie. Son emplacement – ​​le foyer de charbon de bois rougeoyant – se trouvait au centre de la maison traditionnelle sur pilotis (uma mbatangu ou uma tautolaka), juste sous le haut toit en forme de tour qui abrite les esprits caractéristiques de cette habitation traditionnelle sumbanaise.

La maison traditionnelle, avec sa tour imposante, fut construite selon une logique unique. Le foyer central (wadhu) ne servait pas uniquement à la cuisson des aliments. Sa fumée, en montant vers la tour du toit (toko), remplissait une fonction vitale : elle repoussait les insectes et protégeait le toit de chaume et de bois des termites, des puces et des moustiques porteurs du paludisme. Sans cette fumée, le toit de chaume s’effondrerait en moins de deux ans. La fumée maintenait un faible taux d’humidité, prévenant ainsi la pourriture et repoussant les moustiques de la zone de couchage. La structure sur pilotis protégeait également les occupants des prédateurs terrestres.

Ces maisons traditionnelles forment un écosystème dont l’intégrité exige une discipline sociale rigoureuse, soutenue par une dimension spirituelle : la présence de Marapu, esprit ancestral au centre du toit, que ses adeptes doivent respecter dans chacun de leurs actes. Si l’éthique spirituelle et la discipline physique ne sont plus pleinement respectées – si les espaces sacrés ne sont plus considérés comme hantés et si le feu est manipulé sans respect –, l’écosystème est menacé d’extinction. Ces majestueuses structures architecturales se transforment soudain en cheminées mortelles, détruisant simultanément l’environnement, l’espace social et l’âme spirituelle.

Voilà ce qui arrive avec l’évolution des mœurs. Aujourd’hui, le feu n’est plus sacré dans les régions reculées de Sumba. N’importe qui peut acheter une allumette ; ironiquement, même les grandes marques de cigarettes n’ont plus besoin de promouvoir la praticité des briquets. Malheureusement, Marapu n’inspire plus la crainte à ceux qui ont commencé à ignorer la tradition.

Heureusement – ​​que ce soit une malédiction ou une bénédiction – les touristes ont désormais compris que les maisons de chaume de Sumba sont un exemple remarquable d’ingéniosité prémoderne. Cependant, la tragédie qui s’est déroulée depuis le 5 décembre mérite une profonde réflexion. Les enfants de Sumba d’aujourd’hui ne craignent plus Marapu ; pour eux, le feu n’a plus rien de magique. Une simple étincelle suffit à le faire jaillir. Mais la nature les met à l’épreuve : le chaume, desséché par la sécheresse, et le vent violent, provoquent des flammes qui se propagent d’une maison à l’autre, embrasant presque tout le village.

En quelques dizaines de minutes seulement, 26 maisons traditionnelles ont été entièrement détruites et deux autres gravement endommagées. Au total, 139 personnes se sont retrouvées sans abri, contraintes de se réfugier sous des tentes de fortune. Même la « maison de l’eau » que j’avais construite — une tentative d’adapter la technologie moderne aux besoins de la tradition — était impuissante face à un incendie dévastateur déclenché par une petite négligence impensable au sein des normes traditionnelles.

Ce qui était remarquable, c’était la réaction des habitants. La plupart de ceux qui travaillaient dans le secteur du tourisme avaient compris que leur survie dépendait de l’intégrité du village traditionnel. Ainsi, en conjuguant la mémoire collective de Marapu, l’aide du gouvernement et le soutien de fondations, ils sont parvenus à reconstruire le village en un temps record.

Le village a ainsi vu le jour, alliant le patrimoine du passé à des touches de modernité fonctionnelles. Ils ont même reconstruit la « maison de l’eau », un système de distribution mis au point en collaboration avec le « docteur de l’eau » de Sumba, André Graff. Le bâtiment reste fidèle aux principes originaux : fondations en pierre sèche (tungku), structure en bois recouverte de bambou (cing-cong) et, bien sûr, un magnifique toit de chaume.

Yaru Wora est aujourd’hui un symbole de résilience culturelle née des cendres. Ses habitants sont prêts à affronter le présent en préservant l’héritage du passé.

Mais les autres villages sont-ils prêts à suivre leur exemple pour que le feu – à la fois le foyer de leurs maisons et le feu magique de la tradition – continue de brûler sans se consumer ?

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